Quand Alexandre Jardin accuse son grand’père, Jean Jardin, il s’accuse d’abord lui-même. Il s’accuse d’avoir, pendant 25 ans, contribué à la mascarade familiale et d’avoir déguisé sa honte derrière des romans d’amour légers : Pour la première fois de ma vie, j’accepte de perdre pied en écrivant. Essoufflé de menteries , je prends donc la plume pour fendre mon costume d’Arlequin.
La question qui l’obsède depuis l’adolescence, sur laquelle il enquête en cachette, qu’il esquive quand elle s’impose avec trop d’insistance, c’est celle-ci : que savait mon grand-père de la rafle du Vel d’hiv, alors qu’il était directeur de cabinet de Laval à Vichy à ce moment-là ?
Dans la famille Jardin, le blackout est total, le sujet est tabou, non seulement sur cette question précise, mais sur toute la période de l’occupation. Et chacun sait les ravages du silence dans une famille. Dans la foulée Des gens très bien, j’ai relu Le nain jaune, écrit par Pascal Jardin, père d’Alexandre et fils de Jean. La personnalité fantasque du grand père est détaillée sur 218 pages, mais cette période de la guerre à peine évoquée (une page au total sur 218).
Les critiques se sont presque unanimement rassemblées contre Alexandre (sauf Télérama et La Grande Librairie), lui reprochant, entre autres, « d’accuser sans preuves » : Jean Jardin n'a jamais fait l'objet d'aucune poursuite judiciaire ou de nature politique, ni à la Libération ni depuis lors jusqu'à sa mort en 1976 et cela contrairement à de nombreux hauts fonctionnaires du gouvernement de Vichy, d’après l’oncle Gabriel Jardin. C’est vrai, et alors ? On peut être accusé sans être coupable, la proposition est réciproque.
Serge Klarsfeld, qu’on ne pourra pas soupçonner de complicité avec le grand’père Jardin, reconnait que son autorité n’était peut-être pas aussi importante que ce qu’Alexandre imagine. Si quelqu’un a eu de l’influence sur Laval dans la rafle du Vél’ d’Hiv’, c’est René Bousquet. Jardin connaissait la destination et le sort des juifs, il était informé comme tout haut fonctionnaire de Vichy. Il lui suffisait de poser la question aux Allemands. Il ne l’a pas fait parce qu’il ne voulait pas entendre la réponse. En 1942, il ne savait pas comment les Allemands tuaient les juifs, mais il savait que 3 000 juifs étaient déjà morts dans les camps français, en zone libre. En fait, la grande question est pourquoi n’a-t-il pas démissionné après la rafle du Vél’ d’Hiv’?
Les biographes de Jean Jardin mettent en avant ses amitiés avec des Juifs, ses interventions ponctuelles à Vichy pour aider et protéger des résistants. Quant à ce qu’il savait du sort des juifs déportés... Le personnage totalement égocentrique que l’on peut découvrir dans « le Nain jaune » incline à penser qu’il n’a pas cherché à réfléchir plus loin que les justifications toutes prêtes qui avaient cours à Vichy: départs en « famille », refoulement d’étrangers indésirables, sauvegarde des « bons vieux juifs français », etc. De manière générale, Jean Jardin ne s’intéressait qu’à ce qui l’intéressait de près. Les rafles, les déportations, c’était tellement loin de ses préoccupations... C'est signé Laurent Joly, historien.
Finalement, tout cela a-t-il tellement d’importance ? Que Jean Jardin ait été – ou pas – un pseudo « agent double », qu’il ait vraiment contribué ponctuellement à sauver la vie de quelques uns de ses amis justifie-t-il sa participation à l’administration française du pouvoir de Vichy qui organise le Vel d’Hiv ?
Alexandre brise enfin le tabou et ose hurler « non » !
Et au-delà du cas Jardin, la question nous harcèle toujours :
Jusqu’à quel point doit-on rester loyal, quand on est fonctionnaire de l’Etat ?