Ce jour-là, Tristano comprit que le monstre désormais vaincu était en train de laisser la place aux monstruosités des vainqueurs… c’était le second crime contre l’humanité de ce joyeux siècle qui est sur le point de se terminer… ce matin-là la première bombe atomique utilisée comme arme de destruction massive tomba sur une ville de notre monde en anéantissant et en incinérant deux cent mille personnes. Je dis deux cent mille et je laisse de côté les milliers de personnes mortes après, ou celles mort-nées, et tous les cancers… et ce n’étaient pas des soldats, c’étaient des citoyens sans défense qui avaient commis le délit de n’avoir aucune faute… […] Il a été dit que ces victimes furent inutiles, la tête du monstre avait déjà été écrasée à Dresde ou à Berlin, et les Américains auraient pu se satisfaire des armes conventionnelles pour faire plier le Japon. C’est une erreur, elles ne furent pas du tout inutiles, au contraire, elles furent très utiles aux vainqueurs, elles firent à ce moment-là comprendre au monde que les nouveaux patrons, c’était eux… l’Histoire est une créature glaciale, elle n’a pitié de rien ni de personne, le philosophe allemand qui se suicida dans une petite pension proche de la frontière en fuyant Franco et Hitler et tous les autres et peut-être lui-même avait trop réfléchi à cette dame dépourvue de pitié que les hommes courtisent en vain, ça ne doit pas lui avoir fait du bien… dans ses réflexions il écrivit que devant l’ennemi, s’il vainc, même les morts ne seront pas en sécurité… quelque soit l’ennemi, ajouterais-je, même l’ennemi des méchants, parce que pour être ennemi des méchants, on ne peut pas jouer les bons, qu’en penses-tu ? … Je comprends ton objection, j’ai été trop synthétique, bien sûr que si le mal avait vaincu il n’y aurait plus eu de remède… mais à propos du bien je voulais dire que…tout compte fait…le bien, voilà que le bien a vaincu contre le mal, sauf qu’il y a un peu trop de mal dans ce bien, et un peu trop d’imperfection dans cette vérité….