jeudi 28 juillet 2011

Le coeur régulier

Olivier Adam
L’histoire de son frère. Écorché, alcoolique, drogué, TS, elle le porte à bout de bras, avant de le lâcher, quand elle n’a plus le choix,  quand c’est elle ou lui.
C’est elle qui reste. Elle apprend que juste avant, il allait plutôt mieux, il avait trouvé quelque chose, une ancre, un apaisement lors d’un voyage. Elle  part là-bas chercher quoi.
Japon, sensation pure, douceur, pastel , demi-teinte,  cette falaise grandiose, définitive, cadre sublime pour les désespérés, danse des corps dans le vide, sauvagerie de ce qu’on récupère en bas. Et puis celui qui réussit à en sauver quelques uns, juste avant le saut, simplement avec sa main sur leur épaule. Après, s’occuper d’eux, puisqu’ils n’ont plus que lui pour le faire.
La force violente de cette douceur, à la fois guimauve dégoulinante par moments et larmes insurmontables à d’autres.
Une séance de psychothérapie inattendue …

lundi 13 juin 2011

Tout bouge autour de moi

Dany Laferrière 

J’avais été très troublée par Le Pays sans chapeau, écrit par Dany Laferrière en 1996, lu juste après le séisme de Port au Prince. « C'est ainsi qu'on appelle en Haïti le pays où vont les morts  parce que personne n'a jamais été enterré avec son chapeau.» Tout y est déjà là :  La mort - jamais naturelle pour la croyance populaire - omniprésente en Haïti, tout comme l'au-delà, la misère, la poussière, la sueur, les odeurs, la vie réelle intimement  liée à la vie rêvée.
Un recensement en Haïti, tu parles … Les gens disent n'importe quoi. « Combien d'enfants avez-vous, Madame ? — Seize — Où sont-ils ? — Tous les neuf sont à l'école. — Et les autres? — Quels autres ? — Les autres sept enfants. — Mais, Monsieur, ils sont morts. — Madame, on ne compte pas les morts. — Et pourquoi ? Ce sont mes enfants. Pour moi, ils sont vivants à jamais »
J’attendais avec impatience de pouvoir lire Tout bouge autour de moi, récit  sur la catastrophe du 12 janvier 2010.
Sur le moment, j’avoue avoir été un peu déçue. Je m'attendais à retrouver la force et l'intensité du Pays sans chapeau poussées à l'extrême. J’avais en tête ces reportages terriblement violents du tremblement de terre. 
Mais non, Tout bouge autour de moi est écrit sous forme de petits billets, souvent très courts, qui se succèdent sans lien toujours apparent entre eux. Dès que la tension monte, Laferrière passe à autre chose. Il ne s’attarde pas sur la douleur, montre la vitalité des Haïtiens et leur générosité dans la survie .
« Une dame [… ] a passé la nuit à parler à sa famille encore piégée sous une tonne de béton. Assez vite, le père n'a plus répondu. Ensuite l'un des trois enfants. Plus tard, un autre. Elle n'arrêtait pas de les supplier de tenir encore un peu. Plus de douze heures après, on a pu sortir le bébé qui n'avait pas cessé de pleurer. Une fois dehors, il s'est mis à sourire comme si rien ne s'était passé.»
Alors que la nuit du séisme, tous les survivants dorment par terre dehors,
« une petite fille près de moi veut savoir s’il y aura classe demain.»
« Rien ne nous retient. Plus de prison, plus de cathédrales, plus de gouvernement, plus d'école, c'est vraiment le moment de tenter quelque chose. Ce moment ne reviendra pas. »
Je me suis enfin laissée envahir par la vraie puissance de ce livre, révélée par la retenue justement, la délicatesse et cette pudeur dans les émotions,  témoignage qu’il est possible de « porter l’espérance jusqu’en enfer ».

samedi 23 avril 2011

L'Eté de la vie

J.M. Coetzee

J’ai déjà lu quelque chose de Coetzee avant L’été de la vie, j’en suis certaine, sauf que je ne sais plus quoi exactement. J’ai un souvenir très sombre, violent même par moments, l'impression d’un univers horriblement pessimiste. C’est exactement ainsi que se décrit Coetzee lui même. 
L'Eté de la vie, autobiographie romancée, ou roman autobiographique ? Après la mort de Coetzee, un jeune étudiant interviewe plusieurs acteurs de son existence. Déjà, Coetzee est capable de s’imaginer mort, ensuite il est capable de prendre assez de recul pour parler de lui par l’intermédiaire de plusieurs autres personnages. Lesquels sont fictifs et lesquels réels, quelle importance ? Ce qui frappe, c’est la  distance, le détachement avec lesquels Coetzee se montre, il ne s’aime pas et ne se rend pas aimable, aucun des personnages interviewés ne fait preuve d' indulgence, aucun ne souffre de la rupture de leur relation.

Pourtant cet être froid, maladroit et mesquin pose des questions fondamentales et leur apporte des réponses qui bouleversent.

Ecrire un livre donne-t-il du sens à notre vie ?
« Oui, un livre devrait être un outil pour fendre la glace que nous portons en nous. Qu’est-ce que cela devrait être d’autre ? Un geste de refus pour faire la nique au temps. Un pari sur l’immortalité.»
Que veut dire être amoureux ?
« La première conversation un peu sérieuse que nous avons eue, toi et moi. Je ne me rappelle plus les mots que j’ai employés, mais je sais que je t’ouvrais mon cœur, je me déboutonnais, je te disais tous mes espoirs et mes désirs. Et tout en parlant, je pensais : alors c’est ça, être amoureux ! Et depuis ce jour-là , être amoureux pour moi a toujours voulu dire que j’étais libre de parler à cœur ouvert.»
Qu’est-ce qu’un grand écrivain ?
« A mon avis, manier les mots avec talent ne suffit pas pour être un grand écrivain. Il faut aussi être un grand homme. Comment pouvez-vous être un grand écrivain si vous n’êtes qu’un petit homme ordinaire ? Il doit sûrement y avoir en vous une flamme qui vous distingue de l’homme de la rue.» 
Oui, il a beau s'évertuer et tenter de la cacher, sa flamme, elle brille et le distingue de l’homme de la rue.