jeudi 8 octobre 2009

Actualité

La mauvaise vie - Frédéric Mitterrand

J’ai commencé hier soir, j'ai terminé ce soir. J’ai sauté des passages. J’ai été souvent bouleversée, un peu choquée parfois, du mal à comprendre... Peut-être parce qu’il n’a jamais eu ma chance : faire l’amour avec un homme qu'on aime vraiment, cela ne lui est jamais arrivé à lui. Soit il les aimait vraiment, soit il faisait l’amour, jamais les deux ensemble.
« Le véritable amour se nourrit de lui-même, il ne demande plus ce qu’on refuse de lui offrir, ça prend évidemment beaucoup de temps. C’est elle, et elle seule qui a obtenu le maximum de ce qu’il peut donner, c’est elle encore qui aura le dernier mot alors que moi, je n’ai jamais eu vraiment le droit à la parole. Je l’admire et je l’envie, elle a réussi là où je ne pouvais qu’échouer. »
Voici ce que j’écrivais dans mon journal, le 4 mai 2006, après avoir lu « La mauvaise vie ». Je n’ai jamais été fan de Frédéric Mitterrand, et surtout pas depuis sa collaboration avec Sarkozy. J’avais lu son livre par hasard, un jour où je n’avais rien trouvé d’autre à me mettre sous la dent à la bibliothèque municipale.
J’ai senti une blessure qui m’a touchée, pour laquelle je suis capable de lui pardonner de jouer ce personnage qu’il se donne, pour laquelle je suis capable aujourd'hui de lui offrir mon soutien au moment de la chasse à courre...

lundi 5 octobre 2009

Syngué Sabour


Presqu'à l'heure de la nouvelle cuvée, je viens de finir le Goncourt 2008.
Je n’aurais jamais imaginé qu’un homme puisse être capable de décrire aussi bien les pensées très intimes d’une femme.
Non, il n’est pas européen, ou américain du nord. Il est afghan, il parle de la condition féminine dans l’islam intégriste comme personne ne l’a fait avant lui.
Oui, il existe pour de vrai... Oui, il est exilé. Atiq Rahimi

jeudi 17 septembre 2009

Un été pour mémoire

Philippe Delerm

Ce sont ses mots à lui qui en parlent le mieux :
L’avenir c’est avant quand les mots glace à l’eau chantent le citron amer à peine, blanc profond près du bâton en bas, en haut transparente lumière. L’avenir c’est avant quand les mots glace à l’eau chantent le citron pur et s’en souviennent, quand il fait soif sur le désir d’été.
Il décrit la ville de Montauban :
Rose le soir ou le matin, plus orange sous le soleil de mi journée […] C’était d’abord une couleur, couleur de brique mais bien plus, couleur de sagesse discrète, couleur d’un soleil blond qui n’éclabousse pas, protège les bonheurs, caresse les mélancolies, et se change en lumière.
Tout le livre chante ainsi une petite musique douce. Il y a une histoire de grand-mère morte mais ce n’est pas si triste, une histoire de petite fille un peu triste, c’est plutôt joyeux, une histoire du temps qui passe, qui ne reviendra plus jamais et c’est comme ça.

vendredi 7 août 2009

Nous autres

Stéphane Audéguy
C’est l’histoire d’un homme et de son corps mort, de ce qui advient de son cadavre. Quelquefois cru, même cruel, jamais gratuitement, jamais glauque, jamais voyeur. Digressions, retours en arrière, histoire de l’homme quand il était vivant, sauts d’un personnage à l’autre. Petit à petit le puzzle se constitue, le sens se dégage, la boucle se referme. L’Afrique, pour de vrai, vue par les yeux d’un parisien arrivé un peu par hasard sur les traces de son père.
Ca embaume et ça pue, caresse et violence, la vie, la mort. J’ai mis un peu de temps à comprendre qui étaient « nous autres », ceux qui racontent. Ce sont eux qui vont accueillir l’homme au bout de son voyage. L'esprit de l'Afrique dans la gueule des rapaces et des crocodiles. Ca déménage…

dimanche 3 mai 2009

Mendiants et orgueilleux

Albert Cossery

Gohar est devenu mendiant par choix, un acte de résistance au système qui gouverne en exploitant le peuple. Refuser les règles de la morale et de la société, vivre dans le dénuement le plus total, c’est la vraie liberté. Il n’a rien, il est libre, libre mais enchaîné à sa dose quotidienne de haschisch, sans laquelle il ne se contrôle plus, a des hallucinations et étrangle, sans aucun remord, la première personne qui lui tombe sous la main.
« J’aimerais qu’après m’avoir lu, les gens n’aillent pas travailler le lendemain » souhaitait Albert Cossery. Cet éloge de la paresse est plutôt sympathique, mais malgré une écriture limpide et colorée, des personnages plus pittoresques les uns que les autres, j’ai du mal à trouver que misère et sordide puissent rimer avec légèreté, joie de vivre et poésie. . . J’adhère d’autant moins que les héros mendiants et orgueilleux de Cossery sont aussi insupportablement misogynes :
« Gohar était reconnaissant aux femmes, à cause de l'énorme somme de bêtise qu'elles apportaient dans les relations humaines. Elles étaient capables de faire une scène de jalousie à un âne, rien que pour se rendre intéressantes.»

jeudi 23 avril 2009

Façon de lire, façon d'écrire

Il y a les livres que je n’aime pas du tout, au point de les abandonner en route, comme ce fut le cas récemment pour L’appareil photo de Jean-Philippe Toussaint.
Ceci dit, abandon en route n’est pas forcément synonyme de rejet. Par exemple Kaput de Malaparte, c’est tellement violent, je n’ai pas encore réussi à aller jusqu’au bout, et pourtant l’écriture est envoûtante.
Il y a ceux que je termine, mais que j’oublie dès le livre refermé.
Il y a ceux qui me prennent toute entière, que je lis à toute allure la première fois, que je suis capable de relire à plusieurs reprises, dont je recopie des passages entiers.
Et puis il y a tous les « pas mal » ou « assez bien ».

L’avantage des romans de cette dernière catégorie, c’est que je reste assez distante pour les analyser un peu.
Par exemple, j’aime quand l’architecture du récit n’est pas linéaire, quelque soit la manière de déstructurer la progression de l’histoire. Parfois, c'est la chronologie qui est bouleversée. L’auteur fait des bonds de plusieurs années dans le passé, puis revient dans le présent, pour repartir dans un passé plus proche, comme les pièces d’un puzzle. Ou alors, l’auteur démantèle l’espace-temps : je pense à Une conversation amoureuse d’Alice Ferney, où elle raconte le dîner en tête à tête des deux héros en s’interrompant pour le récit, en parallèle, de ce que font tous les autres personnages au même moment.
Je décortique rarement la façon de construire les phrases. Récemment, j'ai remarqué les phrases courtes de Catherine Cusset dans Un brillant avenir, des phrases froides, peu d’adjectifs, beaucoup de verbes au présent, presque rien pour enjoliver, ça tombe avec une précision redoutable qui amplifie le choc du début du livre. C’est quand même un peu mesquin comme écriture, comme l’est son personnage principal d’ailleurs, si c’est exprès, chapeau !

jeudi 26 février 2009

Sur la plage de Chesil

Ian McEwan
Au début des années 60, on se mariait jeune et vierge. Les femmes presque toujours, les hommes à peine moins souvent. Dans ce roman, les deux membres du couple marié du matin même le sont tous les deux, vierges. Depuis un an qu’ils se connaissent, ils se sont parlé, beaucoup, de tout et de rien, de tout sauf de l’essentiel, de tout sauf de leur intimité. Lui retient son désir pour elle depuis un an, elle résiste au dégoût que son désir lui inspire tout en l’aimant sincèrement. Aucun des deux n’en parle à l’autre. Elle aborde leur nuit de noce comme une épreuve insurmontable, il l’attend comme un dû, enfin !
A deux reprises, on sent que le pire pourrait être évité, il suffirait juste d'un peu de patience et de douceur, et surtout de mots venus du fond de la confiance donnée à l’autre. Mais le roman bascule dans le mauvais sens, la séparation aura bien lieu sur la plage de Chesil.
Bien sûr, c’était une autre époque, une autre éducation. Cela ne pourrait plus se passer ainsi aujourd’hui, la sexualité n’est plus taboue.
Cela ne pourrait plus se passer ainsi ? La sexualité n’est qu’un prétexte, un alibi. L’incompréhension, le non-dit, la difficulté de communiquer, la frustration dans les relations d’amour entre les hommes et les femmes, c’est cela le vrai sujet du livre, c'est universel et intemporel.

mercredi 25 février 2009

La chambre claire


Roland Barthes
Quelques idées pour résumer :
  • Une bonne photo, c’est grâce au « studium », elle informe, représente, surprend, signifie, donne envie.
  • Une photo exceptionnelle, c’est, en plus, le « punctum », ce qui me « point » ( me meurtrit?). Le détail qui par sa seule présence arrive à changer la lecture de la photo, «comme si l’image lançait le désir au-delà de ce qu’elle donne à voir »… I like ou I love.
Une photo, pour Barthes, c’est surtout un rapport au temps : elle prouve que « ça a été », ne serait-ce que le temps de la pose. Surgissent alors les questions de rapport entre le réel et le vivant. La photo «dit la mort au futur» de son sujet.

Barthes écrit ce livre dans le contexte de la mort de sa mère, au moment où il retrouve une photo d’elle «qui lui redonne substance dans le présent». En cherchant l’essence de la photographie dans une photo privée, dans la « résurrection » de sa mère tant aimée, il écarte un peu vite la technique, la création de l’image, je trouve qu’il dépossède le photographe de la photographie.
La chambre claire parle surtout, et de façon poignante, d’amour, d’absence et du temps qui passe.

mercredi 14 janvier 2009

L'amour au temps du choléra

Gabriel Garcia Marques
Une histoire d’amour impossible complètement désespérée : alors que deux adolescents tombent amoureux fous, tout les sépare. Elle finit par se marier avec un autre.
Au début Florentino essaye d’oublier Fermina dans les bras de qui voudra de lui, des bras de plus en plus nombreux. Mais en même temps, il va rester fidèle jusqu’à l’obsession. Il va attendre sa belle, sûr de la reconquérir un jour, si lointain soit-il, il attendra ... 50 ans. Et l’improbable se produit, tant pis s’ils sont tous deux devenus des vieillards au moment qui les réunit enfin.
Dans la littérature en fin de compte, chacun ne cherche que le reflet, l’écho de ses propres interrogations. Et puis un beau jour, c’est magique, avec une limpidité jamais imaginée, on trouve les mots pour formuler la question fondamentale :
Peut-on être fidèle à une seule et en même temps amoureux de plusieurs personnes à la fois, avec la même douleur, sans en trahir aucune ?
Peut-on être fidèle à l’amour de sa vie entière et en même temps collectionner les femmes qui défilent dans son lit, peut-on être un séducteur féministe ?

Florentino évoque les femmes qui le consolent et se consolent avec lui après avoir perdu leur mari :
Elles prenaient conscience de retrouver leur libre arbitre après avoir renoncé à leur nom de famille et à leur propre identité en échange d’une sécurité qui n’avait été qu’une de leurs nombreuses illusions de jeunes mariées. Elles seules savaient combien était pesant l’homme qu’elles aimaient à la folie et qui les aimait peut-être… et lorsqu’elles le regardaient partir de la maison après l’avoir poussé à affronter le monde, c’était elles qui demeuraient dans la terreur que leur homme ne revînt jamais. Les veuves découvraient que la manière honorable de vivre était à la merci du corps, ne mangeant que lorsqu’elles avaient faim, aimant sans mentir, dormant sans avoir à feindre d’être endormies pour échapper à l’indécence de l’amour officiel, maîtresses enfin du droit à un lit tout entier pour elles seules, dans lequel personne ne leur disputait la moitié du drap, la moitié de l’air qu’elles respiraient, la moitié de leur nuit…
A 70 ans, après une vie passée dans le lit d’innombrables amoureuses dans la quête de l’oubli, au moment où il rejoint enfin la femme de sa vie, Florentino ose : « je suis resté vierge pour toi ».
Eût-il dit la vérité qu’elle ne l’aurait de toute façon pas cru, parce que ses lettres d’amour étaient faites de phrases comme celle-ci dont la valeur reposait moins sur leur sens que sur leur pouvoir d’émerveillement.
J’aime Gabriel Garcia Marquez, parce ses livres sont faits de phrases comme celle-ci, où il réussit à abolir la distance entre poésie et burlesque, pureté et trivialité, même parfois très triviale, sublime, désespoir, jubilation, réalisme et fantastique.