Au fil des souvenirs, des rencontres avec ceux qui seront
ses compagnons de guerre, on le comprend très vite que la main coupée du titre est
celle de l’auteur. Alors on s’attend à
ce qu’il nous raconte le moment où ça lui est arrivé. On redoute ce passage, on
le guette avec anxiété, on se prend à espérer qu’il vienne vite, pour être
délivré de cette attente. Dans un mélange d’horreur et de poésie, Blaise
Cendrars nous montre tout de la guerre, son absurdité, son incohérence, le
découragement, la peur mais aussi les moments de répit, les rencontres, la
fraternité. Et puis, bien sûr, l’épuisement, le désespoir, la boue, l’eau, la
puanteur, les cadavres. Mais pas sa main coupée. Juste parfois, au détour d’une
phrase, une évocation, celle de l’absence de sa main.
Et puis vers la fin seulement, au moment où l’on ne s’y
attend plus, surgit cette apparition improbable dont on ne comprend pas si elle
est réelle ou si c’est une hallucination, parce que Blaise Cendrars et ses camarades sont alors loin
des combats :
…planté dans l’herbe comme une grande fleur épanouie, un lys rouge, un
bras humain tout ruisselant de sang, un bras droit sectionné au-dessus du coude
et dont la main encore vivante fouissait le sol des doigts comme pour y prendre
racine et dont la tige sanglante se balançait doucement avant de tenir son
équilibre.
Une main, la sienne ou bien une autre, toutes les mains, toutes les jambes, toutes les vies coupées.