J’avais été très troublée par Le Pays sans chapeau, écrit par Dany Laferrière en 1996, lu juste après le séisme de Port au Prince. « C'est ainsi qu'on appelle en Haïti le pays où vont les morts parce que personne n'a jamais été enterré avec son chapeau.» Tout y est déjà là : La mort - jamais naturelle pour la croyance populaire - omniprésente en Haïti, tout comme l'au-delà, la misère, la poussière, la sueur, les odeurs, la vie réelle intimement liée à la vie rêvée.
Un recensement en Haïti, tu parles … Les gens disent n'importe quoi. « Combien d'enfants avez-vous, Madame ? — Seize — Où sont-ils ? — Tous les neuf sont à l'école. — Et les autres? — Quels autres ? — Les autres sept enfants. — Mais, Monsieur, ils sont morts. — Madame, on ne compte pas les morts. — Et pourquoi ? Ce sont mes enfants. Pour moi, ils sont vivants à jamais »
J’attendais avec impatience de pouvoir lire Tout bouge autour de moi, récit sur la catastrophe du 12 janvier 2010.
Sur le moment, j’avoue avoir été un peu déçue. Je m'attendais à retrouver la force et l'intensité du Pays sans chapeau poussées à l'extrême. J’avais en tête ces reportages terriblement violents du tremblement de terre.
Mais non, Tout bouge autour de moi est écrit sous forme de petits billets, souvent très courts, qui se succèdent sans lien toujours apparent entre eux. Dès que la tension monte, Laferrière passe à autre chose. Il ne s’attarde pas sur la douleur, montre la vitalité des Haïtiens et leur générosité dans la survie .
« Une dame [… ] a passé la nuit à parler à sa famille encore piégée sous une tonne de béton. Assez vite, le père n'a plus répondu. Ensuite l'un des trois enfants. Plus tard, un autre. Elle n'arrêtait pas de les supplier de tenir encore un peu. Plus de douze heures après, on a pu sortir le bébé qui n'avait pas cessé de pleurer. Une fois dehors, il s'est mis à sourire comme si rien ne s'était passé.»
Alors que la nuit du séisme, tous les survivants dorment par terre dehors,
« une petite fille près de moi veut savoir s’il y aura classe demain.»
« Rien ne nous retient. Plus de prison, plus de cathédrales, plus de gouvernement, plus d'école, c'est vraiment le moment de tenter quelque chose. Ce moment ne reviendra pas. »
Je me suis enfin laissée envahir par la vraie puissance de ce livre, révélée par la retenue justement, la délicatesse et cette pudeur dans les émotions, témoignage qu’il est possible de « porter l’espérance jusqu’en enfer ».
